(OR GAULOIS)
Par m. jérémie
landron [1840-1904]
En l’année 1852 le bruit se répandit subitement dans les arrondissements de Dunkerque et d’Hazebrouck, qu’un trésor merveilleux venait d’être découvert à Ledringhem !
Dans les premiers moments on se livra aux conjectures les plus fantaisistes, aux évaluations les plus fantasques, comme il doit toujours arriver en pareille occurrence : les mortels ont de tous temps prêté une attention extraordinaire, et peu réfléchie, aux moindres caprices de Plutus !
Nous ne rapporterons pas tous ces bruits dignes des mille et une nuits : il y avait eu une trouvaille vraiment étrange ; mais ce trésor plus réel que celui de Perrette la court-vêtue de Lafontaine, et très considérable, eut une triste destinée : Mercure avait suivi Plutus.
Nous laisserons dormir la légende pour ne conserver que les faits positifs dont ce trésor nous met en possession.
Nous exposerons brièvement l’Historique de cette découverte ; nous donnerons la composition exacte de l’alliage dont nos avons eu des spécimen à notre disposition ; enfin l’existe,nce de ce trésor extraordinaire de Ledringhem pourra conduire de plus savants que nous, à poser et à résoudre certaines questions, assurément très-intéressantes, d’histoire et d’ethnographie.
historique. – Deux ouvriers (L….q et M………r), étaient occupés à déblayer la fosse à fumier d’une ferme sise près du village, reprise sous les nos 888-893 du plan cadastral.
Cette ferme était en ce temps là occupée par Monsieur François Mormentyn, et appartenait à Madame Revel de St-Mart, d’Hazebrouck.
Voulant enlever jusqu’aux dernières traces de matières fertilisantes, les ouvriers raclaient vigoureusement avec leurs pelles, l’un des bords de cette fosse quand ils rencontrèrent un obstacle qui céda presque aussitôt à leurs efforts. A leur extrême surprise, ils virent apparaître, au lieu de pierres, morceaux de bois, comme ils pouvaient s’y attendre ; une innombrable quantité de petites pièces blanc-jaune et jaune-rouge, logées dans une excavation assez profonde. Ils venaient de briser un vase, aujourd’hui perdu malheureusement, et dont on n’a pu nous indiquer la forme, ni la couleur, ni la nature : un examen attentif du vase ou de ses débris aurait permis d’établir avec vraisemblance la date du dépôt ?
Les ouvriers furent d’abord interdits à cette vue. Mais pensant qu’ils devaient agir avec ruse, ils convinrent d’attendre jusqu’au soir pour enlever ce qu’ils supposaient bien être un trésor.
Ils se partagèrent quinze à dix-huit litres de ces pièces.
Nous laissons à penser les rêves qu’ils firent ?
Ils tinrent leurs découverte secrète le plus longtemps possible. Ils vendirent les premières pièces à des amateurs, à raison de 6-8-12-15-20 et 25 francs. Mais ce trafic clandestin ne pouvait durer longtemps, ni rapporter beaucoup.
Bientôt, trop tôt pour les détenteurs du trésor, l’engouement cessa, et les boutons de Ledringhem, comme on les appela désormais, n’eurent plus de vogue : on disait tout bas que c’était du cuivre.
Pour être fixés sur la valeur de leur découverte, ils auraient dû s’adresser à un Essayeur des matières d’or et d’argent, ou tout du moins à un Chimiste, à un Pharmacien. Ils commirent la faute de soumettre les pièces à un orfèvre de Cassel qui leur déclara avec autant de bonne foi sans doute que d’ignorance, qu’ils possédaient des boutons de cuivre ?
Se fiant à cette assertion, ils distribuèrent à leurs enfants, un grand nombre de ces pièces, en guise de jouets ; et ils vendirent enfin de compte la majeure partie à des marchands de bric-à-brac au prix du cuivre ; c’est-à-dire 6 francs le kilo.
Tout compte fait ils récoltèrent à peu près 1500 francs.
Ces prétendus boutons de cuivre passèrent en diverses mains. Il arriva que quelques uns d’entre eux soumis, sans succès, à la fusion, par l’un des détenteurs, tombèrent en 1853, en la possession d’un Magistrat et d’un Ecclésiastique.
Ceux-ci en firent constater la valeur par des personnes compétentes.
A la diligence du Magistrat, on se mit immédiatement en quête pour retrouver les parties de ce trésor étonnant, éparpillées en tous lieux. On put en réunir environ un kilo, dont la vente régulière et publique procura 1705 francs : 740 francs furent attribués à Madame Revel de St-Mart qui en fit don à la Fabrique de l’Eglise de Ledringhem ; 740 francs à (L….q), et 225 francs à (M………r). Le Curé de Ledringhem qui avait acquis deux cents pièces, les vendit à raison de 6 francs l’une, pour en appliquer le produit, soit 1200 francs aux embellissements de son Eglise. Il en conserva huit, à titre de curiosité. Cette réserve passa, lors de son décès entre les mains d’un amateur casselois, pour la somme de 180 francs.
Composition. Caractères et valeur de l’Or de Ledringhem. – On trouve encore parfois de ces fameux boutons dans le champ qui reçut ce fumier plein de perles ; quelques amateurs en possèdent aujourd’hui dans le pays même.
Nous avons eu l’occasion une première fois de faire l’essai d’un échantillon appartenant au regretté Monsieur Louis Cousin, ancien Président de la société Dunkerquoise, et savant archéologue.
La mort surprit Monsieur Cousin au milieu de ses travaux, et cette note dont nous n’avons point gardé de trace fut perdue.
Depuis, un orfèvre de Bergues, l’honorable Monsieur Denys-Marant, a bien voulu consentir, sur notre proposition, à laisser anéantir l’une des deux pièces qu’il possédait..
Des essais préliminaires ont été pratiqués pour approximer les quantités respectives de chacun des métaux ; dans ces essais préliminaires, l’or et le cuivre ont été dosés sous forme métallique ; et l’argent sous forme de chlorure.
Un essai définitif, rigoureux, a été conduit comme on les pratique aujourd’hui à l’hôtel des Monnaies, à Paris pour les alliages d’Or tenant Argent.
Nous avons opéré sur 0,500 millièmes de matière et nous avons trouvé les teneurs suivantes :
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Sur 1000
millièmes |
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Or.................................................................. 0.456Argent............................................................ 0.352Cuivre............................................................ 0.192 |
millimètres. » » |
Cet alliage d’or tenant argent est donc à un peu plus de 800 millièmes de métaux fins et à environ 200 millièmes de cuivre.
Ces proportions se rapprochent beaucoup de celles usitées dans la fabrication des bijoux et monnaies modernes : elles sont telles qu’elles offrent pour ainsi dire des garanties de conservation indéfinie.
Si toutes les pièces avaient été de même nature que celles dont l’analyse précède, il eût été facile, connaissant les densités respectives de l’or 19–50, de l’argent 10–50 et du cuivre 8–80, d’établir la valeur très approchée, aux cours du jour, du trésor de Ledringhem.
Nous croyons devoir rappeler avant toute supputation qu’il existait un certain nombre de pièces de couleur rouge, dont nous ignorons absolument la valeur. Etait-ce de l’or à un titre plus élevé ? Etait-ce du bronze, et quelle en était la composition ? Nous ne désespérons pas de pouvoir en retrouver des spécimen, afin d’en établir la composition, et d’en retracer les caractères apparents.
Au lieu donc de baser nos calculs sur les 18 litres découverts, nous laisserons à dessein 3 litres pour les pièces rouges que nous supposerons être de billon — supposition difficile à admettre pour des pièces bien conservées, quand on songe que le cuivre se détériore plus vite encore en présence des vapeurs ammoniacales, comme celles qui émanent d’un fumier, fumier renouvelé près du trésor pendant peut-être 2,000 ans ; supposition inadmissible quand on pense à la faible valeur conventionnelle du cuivre, et à l’amas d’or relativement énorme de Ledringhem.
Cependant si l’on fait les calculs sur 15 décimètres cubes, à la densité de 14,257, on trouve 213 kilogs 855 grammes de monnaies.
Chaque pièce pesant 6 grammes (l’échantillon analysé 5 gr. 950) il pouvait donc y en avoir 35642, ou environ.
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Chaque pièce contenant or « « argent 6 « « cuivre |
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´ 0,456 = 2,736 ´ 0,352 = 2,112 ´ 0,192 = 1,152 |
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Le
trésor pouvait renfermer or « « argent
35,642 « « cuivre |
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´ 2,736
= 97 kos 516 ´
2,112 = 75 kos 276 ´
1,152 = 41 kos 069 |
Soit en métaux précieux de nos jours (à l’officiel 1877, coût de l’or le ko 3,434 francs 44, coût de l’argent 218 francs 89).
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Une
somme totale de |
or argent |
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97,516
´
3,43 = 334,479 fr. 75,276 ´ 0,21 = 15,807 fr. |
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= 350,286 francs |
Il n’y avait certainement pas moins de 350,00 francs, stérilisés depuis deux mille ans ou environ, et il y en avait peut-être beaucoup plus. Quelle était au surplus la valeur conventionnelle de cette monnaie : prix initial des métaux précieux et frais de fabrication, à l’époque du dépôt ?
Le dessin très-exact de la pièce analysée qui accompagne cette notice en reproduit tous les détails. – Il sera ainsi facile de la comparer aux types connus des monnaies et médailles gauloise des musées publics et des collections particulières.
La face concave est chargée d’un cheval galopant à droite en liberté ; la tête est un peu effacée. Au-dessus et au-dessous du cheval se voient divers signes : éperons, croissant, etc.
Le revers convexe est lisse sans aucun emblème.
Son diamètre est de 18 millimètres environ.
Elle ressemble assez à la monnaie d’or de Holnon, décrite et figurée dans le savant ouvrage que Monsieur […] Ed. Fleury, a consacré aux antiquités et monuments du département de l’Aisne.
Elle en diffère en ce que le revers est lisse, et ne porte aucun emblème, contrairement à celle de Holnon.
Quoi qu’il en soit, nous avons voulu surtout, nous le répétons, donner dans cette courte notice la composition d’un alliage qui indique un certain degré de civilisation.
N’est-il pas évident que l’on n’a pu arriver qu ‘après bien des tâtonnements et des observations nombreuses, à combiner les métaux en des proportions qui rappellent nos alliages modernes : il s’y trouve assez de cuivre pour rendre la monnaie dure au point d’empêcher l’usure par le frottement ; et trop de métaux nobles pour ne pas prévenir la détérioration qu’amène inévitablement l’action oxydante de l’air sur le cuivre.
Il est permis de penser que si l’on donnait plus souvent la composition des vieilles monnaies et médailles, et des objets d’art antique, l’on arriverait parfois à des rapprochements et à des concordances aussi intéressants qu’inattendus.
Questions à résoudre : 1° A quelle époque remonte l’enfouissement de l’amas d’or gaulois de Ledringhem ?
2° Par qui et pourquoi ce dépôt fut-il effectué ?
3° La Ferme où l’on a découvert existait-elle avec sa fosse à fumier au temps de ce dépôt ?
4° Les anciens habitants de Ledringhem, possesseurs de cet amas d’or gaulois, étaient-ils de même race, de même origine que ceux qui occupaient le territoire, de Laon, Vermand et Holnon, où des monnaies semblables ont été aussi trouvées, et que ceux de la Gaule belge, leurs voisins immédiats ? Les uns et les autres parlaient-ils la langue flamande, cette vieille et très-riche langue encore usitée de nos jours à Ledringhem et autres lieux, ou bien quelque dialecte celtique aujourd’hui disparu ?
Certes ce n’est pas le cas de dire que « poser la question c’est la résoudre ; » c’est à peine si nous oserons hasarder quelques conjectures, laissant de pareilles recherches aux érudits !
Le Cheval en liberté semble indiquer que ces monnaies ont été fabriquées aux temps de l’Indépendance. Elles constituaient probablement la fortune d’un opulent chef gaulois, armé contre un chef voisin, ou encore de plusieurs familles riches coalisées contre César ?
A coup sûr l’enfouissement de ce trésor annonce une catastrophe extraordinaire dans le pays de Ledringhem, un état social incertain du fait de la guerre étrangère ou de celui de luttes fratricides : On ne cache point son argent quand une autorité régulière et fortement organisée préside aux relations internationales, et que le respect des lois fait régner la confiance à l’intérieur.
En effet, l’extraordinaire fertilité de notre terre des Gaules, « Deus nobis haec otia fecit » ;et l’éternelle mobilité de caractère de ses habitants ont toujours eu le triste provilège d’exciter les convoitises des peuples voisin : « Barbarus has segotes » et d’entretenir de dangereuses, de mortelles rivalités intestines :
« ................................. En quo discordia cives, »
« Perduxit miseros ! En quis consevimus agros. »
Souvenons-nous d’ajouter qu’il ne faut pas remonter bien haut dans notre histoire pour rencontrer des faits analogues et à jamais lamentables de guerres étrangères funestes, de guerres civiles dégradantes : trésors jetés aux vents, civilisation retardée.
Ces vers de Virgile ne semblent-ils pas faits pour nous :
« Hinc movet Euphrates, illinc Germania bellum ;
« Vicinae, ruptis inter se legibus, urbes
« Arma ferunt ; saevit tot Mars impius orbe. »
Le trésor de Ledringhem ne peut toutefois pas offrir un simple intérêt de curiosité, comme les casques rouillés ou les fers de lance ébréchés que la charrue de nos laboureurs ramène souvent à la surface du sol. Il mérite à un titre plus sérieux, d’arrêter un instant les penseurs.
Il représente, avec les intérêts accumulés pendant peut-être deux mille ans, des milliards perdus pour la civilisation.
Et quand on songe aux travaux, aux souffrances et aux larmes que ce trésor (et tant d’autres trésors) a dû coûter à d’obscures familles pendant plusieurs générations, en ces temps d’oppression et de rapines ; et qu’il est cependant devenu inutile à celui qui en avait réuni toutes les parties, et stérile pour la société ; comment ne pas penser que la colère divine châtiait quelqu’un de ces forfaits qui désolent l’humanité : perfidies cachées, parjures éclatants, usure éhontée, rapts, violences barbares, impiété révoltante : grands et longues iniquités ?
Et maintenant que notre sol toujours labouré par les révolutions offre de plus récentes et grandioses ruines, on se sent pris d’un indéfinissable mais profond sentiment de tristesse et de pitié en voyant encore les hommes, en plein XIXe siècle, comme aux temps de la barbarie païenne, acharnés à la recherche exclusive de l’or, des grandeurs et de toutes les vanités qui passent, se haïr et s’entretuer ; au lieu de s’appliquer aux arts de la paix en diminuant les misères morales et intellectuelles des Travailleurs et des Pauvres, et aux œuvres de la vie éternelle en faisant aimer à tous, Dieu et son Christ !
Quand donc s’ouvre l’ère des catastrophes sociales, les législateurs des peuples doivent oublier de rechercher de ridicules hochets sociaux et de poursuivre les mille riens du monde. C’est l’heure de méditer les paroles de vie du Maître des hommes et des sociétés :
« Ne vous faites point de trésors sur la terre où la
« rouille et les vers consument, et où les voleurs les
« dérobent et les déterrent.